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L'EXPRESS:"Dépasser la barre de 1,5 °C est possible, avec des effets potentiellement dramatiques"

- dit Pascal Lamy

En exclusivité pour L’Express, le président de la Commission sur le dépassement climatique ébauche une stratégie face à un éventuel échec de l’accord de Paris.


By Sébastien Julian 5 October 2023


Il n’est plus aux manettes de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Et pourtant, Pascal Lamy n’a jamais semblé si occupé. Président de la mission Starfish, visant à régénérer l’hydrosphère européenne à échéance 2030 – 1 milliard d’euros de crédits sur dix ans –, codirecteur de la coalition Antarctica2020, qui travaille à la protection de l’Antarctique grâce à des zones marines protégées, le haut fonctionnaire français chapeaute également la Commission sur le dépassement climatique (Climate Overshoot Commission), une instance internationale créée il y a deux ans, et dont le dernier rapport, présenté à New York en septembre, a suscité de nombreuses réactions. Alors que 2023 est l’année la plus chaude jamais mesurée sur les neuf premiers mois, s’approchant d’une anomalie de 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle, Pascal Lamy revient pour L’Express sur ce texte, qui a le mérite de se pencher sérieusement sur le non-respect éventuel de l’accord de Paris, et l’usage possible de la technologie afin de peser sur le climat. L’Express : Le fait qu’il existe désormais une commission mondiale sur la réduction des risques climatiques n’est-il pas un aveu d’échec de l’accord de Paris ? Pascal Lamy : Il est vrai que l’étau se resserre. Depuis 2015, de nombreuses décisions ont été prises pour respecter cet accord. Et beaucoup d’autres sont dans les tuyaux. Cependant, que se passera-t-il si nous ne parvenons pas à limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C d’ici à la fin de ce siècle ? Le risque de dépassement existe, avec des conséquences potentiellement catastrophiques. Nous voyons bien le travail d’influence mené par les pays et les entreprises produisant du pétrole. Nous constatons également les limites de l’accord de Paris, qui n’est pas un dispositif de gouvernance international suffisamment puissant. Nous devons donc établir une stratégie afin de réduire les risques liés à un éventuel dépassement. La Commission sur le dépassement climatique a été créée dans ce but. Nous souhaitons susciter des discussions mais aussi explorer des solutions qui, pour l’instant, ne font pas l’objet d’un consensus, mais qui pourraient être utilisées un jour, sous certaines conditions. Je tiens à préciser que les membres de la commission jouissent d’une totale indépendance et que, même si tous les continents y sont représentés, la majorité vient des pays du Sud, ce qui mérite d’être souligné. Le rapport de la commission insiste sur la sortie nécessaire des énergies fossiles. Ce n’est pas vraiment une idée nouvelle… Vous avez raison. Ce n’est pas très original de dire cela. Cependant, ce qui l’est davantage, c’est d’assumer le fait que le Nord doit en sortir avant le Sud. Cela signifie que le Sud doit bénéficier d’une période de transition et que le Nord doit être en situation de "zéro émission net" en 2050 – ses émissions de gaz à effet de serre seront réduites à un niveau aussi proche de zéro que possible, les émissions restantes étant absorbées par les océans et les forêts, par exemple –, ou même d’afficher un bilan carbone positif. L’équation est donc posée de manière très claire. On ne peut pas se permettre de continuer avec les discours déraisonnables visant à stopper toute exploitation – de gaz, par exemple – dans les pays en voie de développement. Ne craignez-vous pas que ce discours ne favorise le développement des énergies fossiles au pire moment ? Il ne s’agit pas d’une stratégie simple, en effet. Par exemple, on voit bien que la Chine essaie de se faufiler dans le sillage des pays en développement sur cette question. Une position inacceptable : si ce pays affiche un des meilleurs pourcentages d’énergies renouvelables, il fonctionne encore beaucoup avec le charbon, qui représente 55 % de son mix énergétique. Il va donc falloir davantage de gouvernance internationale sur ce sujet. L'ONU et les COP peuvent aider, à condition de recentrer ces dernières sur la négociation. Car, si ces grand-messes dédiées au climat permettent de faire avancer un certain nombre de sujets, elles ne génèrent pas assez d’échanges concrets entre Etats. “Le vrai sujet reste le prix de la tonne de carbone” Autre enseignement tiré de nos réflexions, les financements publics ne représentent que 5 % de l’équation. Certes, on parle tout de même d’une centaine de milliards de dollars (l’engagement conjoint des pays développés pris à Copenhague en 2009). Mais ce n’est rien par rapport aux trillions de dollars qu’il faudra mobiliser côté privé. La bonne nouvelle ? Il existe des formules de financement innovantes, comme les "debt-for-nature swaps", permettant d’échanger un désendettement contre de la préservation. Cependant, le vrai sujet reste le prix de la tonne de carbone et les marchés qui vont avec. Il faut absolument les développer et les coordonner. Ce sont eux qui nous permettront véritablement d’avancer dans la transition en offrant, par exemple, un modèle économique à la captation de CO₂. Malheureusement, nous n’aurons sans doute pas de prix mondial du carbone avant longtemps. Justement, la captation du CO₂ dans l’atmosphère est-elle une bonne idée ? Sa concentration dans l’air ambiant reste bien plus faible que dans les conduits d’usines. Et pourtant il nous faudra développer massivement cette technologie, pour une raison très simple : admettons que l’on parvienne à stopper complètement nos émissions demain, il nous resterait quand même trois cents ans de CO₂ – et donc de réchauffement climatique – dans l’atmosphère. Du point de vue des pays en développement particulièrement exposés au réchauffement, c’est inacceptable. Avant d’être un problème technique ou économique, la captation de CO₂ s’apparente donc à une question politique. Dans notre rapport, nous disons également que les solutions basées sur les puits de carbone naturels ne sont pas forcément les meilleures. Cela nous a valu de nombreuses critiques, mais tout dépend de la façon dont les arbres destinés à capter le CO₂ sont plantés, des essences utilisées… Par ailleurs, ces poumons verts demeurent très sensibles au réchauffement climatique. Les scientifiques nous alertent déjà sur le fait que nos forêts perdent peu à peu leurs capacités de stockage de carbone. Il faut donc examiner toutes les autres options. Même la gestion du rayonnement solaire (SRM), ce volet controversé de la géo-ingénierie ? Absolument. Indépendamment de notre avis, ces technologies attirent de plus en plus l’attention. Au printemps dernier, un groupe d’experts mandatés par le Programme des Nations unies pour l’environnement [PNUE] a publié un rapport sur la question. Des discussions ont eu lieu au sein de l’Organisation météorologique internationale. Et le comité de déontologie scientifique de l’Unesco prépare un avis qui sortira début 2024. Pour l’heure, les différentes techniques de SRM envisagées (saupoudrer des particules dans l’atmosphère, rendre les nuages plus blancs…) restent très controversées. A juste titre. Non seulement, elles saperaient les efforts actuels en matière de réduction des émissions de CO₂, mais elles comportent des risques importants (aggravation du changement climatique dans certaines régions, impact des particules sur la santé des populations…). Toutefois, nous pensons qu’il faut continuer d’étudier scientifiquement ces solutions et réfléchir à un dispositif de gouvernance. Que se passera-t-il en effet si un pays décide de se lancer sur cette voie pour ses propres besoins ? Nous proposons donc un système encadrant très fortement la recherche, et un moratoire. Son principe est simple : à partir du moment où un certain nombre de pays l’adoptent, cela devrait mettre suffisamment de pression sur les nations voulant jouer aux apprentis sorciers. Certains pays se lancent déjà dans l’ensemencement des nuages pour favoriser la pluie. Quelques scientifiques imaginent aussi modifier la chimie de l’océan pour y stocker davantage de carbone… Cela fera-t-il l’objet d’un prochain rapport ? Nous n’avons pas regardé les options consistant à modifier la chimie des océans, car, dans ce domaine, les recherches scientifiques ne sont pas suffisamment avancées. Concernant l’ensemencement des nuages destiné à accroître la pluviométrie, il n’est pas impossible qu’on se penche sur la question. Car, si un pays finissait par "voler" la pluie d’une nation voisine, il y aurait alors un vrai problème de gouvernance internationale. Pour l’heure, nous avons étudié l’éclaircissement des nuages, une technique consistant à augmenter le pouvoir de réflexion de certains nuages. Sauf que la quantité de refroidissement obtenue par cette méthode demeure très incertaine. Ce qu’il faut bien voir, c’est que toutes ces solutions de géo-ingénierie produisent des effets complexes. Il ne s’agit donc pas d’une solution magique. D’ailleurs, si nous parvenions à nettoyer l’atmosphère de toutes les particules que nous identifions comme néfastes, nous ajouterions potentiellement 0,7 °C de réchauffement climatique à cause de l’effet réfléchissant de ces mêmes particules. Nous pourrions donc faire face à des arbitrages complexes à l’avenir. Notre mission, c’est de les anticiper.


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